Cancer colorectal : la piste d’un virus caché dans l’intestin doublerait le risque
Oncologie
Le cancer colorectal figure parmi les cancers les plus fréquents dans le monde occidental et constitue une cause majeure de mortalité par cancer. Si l’âge, l’alimentation et le mode de vie sont des facteurs de risque bien établis, les mécanismes biologiques déclencheurs restent, dans la majorité des cas, insuffisamment élucidés. Jusqu’à 80 % du risque serait lié à des facteurs environnementaux, parmi lesquels le microbiome intestinal – ensemble des bactéries, virus et autres micro-organismes – occupe une place croissante dans les hypothèses étiologiques.
Une bactérie très commune… mais suspecte
Parmi les bactéries régulièrement associées à la maladie, Bacteroides fragilis occupe une position singulière. Fréquemment retrouvée chez les patients atteints de cancer colorectal, elle est également présente chez la grande majorité des individus sains.
« Il est paradoxal de constater que l’on retrouve systématiquement la même bactérie en lien avec le cancer colorectal, alors qu’elle fait partie intégrante du microbiote intestinal chez les personnes en bonne santé », explique dans un communiqué de presse, Flemming Damgaard, médecin et docteur en microbiologie clinique à l’hôpital universitaire d’Odense et à l’université du Danemark du Sud et auteur principal de l’étude.
Et si le vrai coupable était un virus caché ?
Les chercheurs de l’Université du Danemark du Sud et de l’hôpital universitaire d’Odense ont émis l’hypothèse que des différences intra-espèces pourraient expliquer l’association observée. Leur objectif : déterminer si un élément génétique spécifique, notamment viral, présent au sein de Bacteroides fragilis pouvait être corrélé au cancer colorectal. Les résultats ont été publiés dans Nature Communications Medicine le 7 février.
Les travaux ont débuté au Danemark, à partir d’une vaste étude de population portant sur environ deux millions de citoyens. Les chercheurs ont identifié des patients ayant présenté une infection sanguine sévère à Bacteroides fragilis. Parmi eux, un sous-groupe a reçu un diagnostic de cancer colorectal quelques semaines plus tard.
Quand virus et bactéries travaillent ensemble
« Nous avons découvert un virus qui n'avait pas été décrit auparavant et qui semble être étroitement lié aux bactéries que l'on trouve chez les patients atteints de cancer colorectal », explique Flemming Damgaard.
Les premières observations, issues d’un nombre restreint d’échantillons danois, ont permis de formuler une hypothèse ensuite testée dans des ensembles de données internationaux indépendants.
La validation externe a porté sur 877 individus, atteints ou non d’un cancer colorectal, provenant d’Europe, des États-Unis et d’Asie, à partir d’échantillons fécaux.
Un futur outil pour mieux repérer les personnes à risque ?
Les analyses montrent que les patients atteints de cancer colorectal étaient environ deux fois plus susceptibles de présenter des traces de ce bactériophage dans leur microbiote intestinal. « Il était important pour nous d'examiner si cette association pouvait être reproduite à partir de données totalement indépendantes. Et c'est le cas », affirme Flemming Damgaard.
Il s’agit d’une association statistique robuste observée dans plusieurs pays, sans pour autant établir un lien de causalité. « Nous ne savons pas encore si le virus est une cause contributive, ou s'il s'agit simplement d'un signe qu'autre chose a changé dans l'intestin », souligne-t-il.
Les chercheurs insistent sur le fait que « ce n’est pas seulement la bactérie elle-même qui semble intéressante. C’est la bactérie en interaction avec le virus qu’elle transporte ». Le bactériophage identifié représenterait un nouveau type viral jusqu’alors non décrit.
Des analyses préliminaires suggèrent qu’un ensemble de séquences virales permettrait d’identifier environ 40 % des cas de cancer colorectal, alors que la majorité des individus sains n’en sont pas porteurs.
Cette étude propose une nouvelle lecture de l’association entre microbiote et cancer colorectal. Au-delà de la simple présence bactérienne, l’interaction bactérie - virus pourrait constituer un déterminant clé. La complexité et la diversité du microbiome rendent l’identification de facteurs discriminants particulièrement difficile.
« Le nombre et la diversité des bactéries intestinales sont considérables. Auparavant, les identifier revenait à chercher une aiguille dans une botte de foin. Nous avons donc cherché à savoir si un élément interne aux bactéries - à savoir les virus - pouvait expliquer cette différence », explique Flemming Damgaard.
À ce stade, les implications cliniques restent exploratoires. « À court terme, nous pouvons étudier si le virus peut être utilisé pour identifier les personnes présentant un risque accru », indique-t-il. À plus long terme, la détection de bactériophages spécifiques dans les selles pourrait compléter les stratégies actuelles de dépistage.
Les travaux en cours viseront à déterminer si ce virus contribue activement à la carcinogenèse ou s’il constitue un biomarqueur d’un écosystème intestinal altéré. L’enjeu est majeur : transformer une corrélation microbiologique en levier de compréhension mécanistique, voire en outil prédictif.
À lire également: Cancer colorectal : le dépistage précoce change la donne et permet d’agir plus tôt
À propos de l'auteure – Elodie Vaz
Journaliste en santé, diplômée du CFPJ en 2023
Élodie, explore les empreintes que les maladies laissent sur les corps et, plus largement, sur la vie humaine. Infirmière diplômée d’État en 2010, elle a passé douze ans au chevet des patients avant de troquer son stéthoscope contre un carnet de notes. Elle interroge depuis les liens qui unissent environnement et santé, convaincue que la vitalité du vivant ne se résume pas à celle des Hommes.
Source(s) :
Damgaard F., et al. Genomic features of Bacteroides fragilis associated with colorectal cancer and linked bacteriophages. Communications Medicine. 2026. doi:10.1038/s43856-026-01403-1. ;
University of Southern Denmark; Odense University Hospital. Newly discovered virus linked to colorectal cancer. EurekAlert! 2026. ;
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