Prendre soin des personnes très âgées : comment l’aide familiale transforme la vie quotidienne, la santé et le travail
Gériatrie Santé publique et médecine sociale
Avec le vieillissement de
la population, un nombre croissant de personnes âgées de 80 ans et plus
dépendent de membres de leur famille pour recevoir un soutien pratique,
émotionnel et personnel. Bien que le « fardeau » des aidants soit bien reconnu,
ce concept ne décrit pas pleinement la manière dont l’aide apportée réorganise
la vie quotidienne, entre en concurrence avec le travail et les loisirs, et
affecte la capacité des aidants à prendre soin d’eux-mêmes.
Blin et ses collègues ont
exploré ces questions dans une étude publiée en mai 2026, en s’appuyant sur
deux approches complémentaires : le modèle du processus de stress (Stress
Process Model), qui décrit comment le rôle d’aidant génère des facteurs de stress
directs et indirects, et l’équilibre occupationnel (Occupational Balance),
c’est-à-dire la perception de l’équilibre et de la satisfaction entre les
différentes activités de la vie quotidienne, telles que le travail, les soins
personnels, les responsabilités familiales et les loisirs. L’étude portait
spécifiquement sur les aidants familiaux de personnes âgées de 80 ans et plus
et examinait si l’expérience différait entre les aidants en activité
professionnelle et les aidants retraités.
Comment l’étude
a-t-elle été menée ?
Cette étude qualitative
exploratoire a été réalisée dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, en
France, entre décembre 2020 et juin 2022, dans le cadre du projet SCOPE. Le
projet SCOPE est un programme de recherche visant à identifier les besoins des
aidants familiaux de personnes âgées et à développer des stratégies de soutien
adaptées. Les aidants familiaux pouvaient participer s’ils apportaient
régulièrement, et sans rémunération, un soutien émotionnel, organisationnel,
domestique, financier ou personnel à une personne âgée d’au moins 80 ans.
Dix-sept entretiens
semi-directifs ont été inclus dans l’analyse finale. Les entretiens ont exploré
les responsabilités liées au rôle d’aidant, leurs répercussions sur la vie
physique, psychologique, sociale et professionnelle, ainsi que les besoins de soutien
perçus par les aidants.
Qui étaient les
aidants ?
L’âge moyen des aidants
était de 63 ans, avec des âges allant de 40 à 87 ans, et 13 des 17 participants
étaient des femmes. Onze étaient des enfants adultes de la personne aidée et
quatre étaient des conjoints. Dix participants étaient retraités, six exerçaient
une activité professionnelle et un était sans emploi. Les personnes aidées
avaient un âge moyen de 86,7 ans, avec des âges allant de 80 à 99 ans.
Un rôle d’aidant
largement invisible
L’un des résultats
marquants de l’étude est que de nombreux participants ne se considéraient pas
eux-mêmes comme des « aidants ». Douze des 17 participants décrivaient
principalement leurs activités comme des responsabilités familiales ordinaires,
par exemple faire les courses, s’occuper du ménage ou apporter une aide
administrative. Les participants retraités considéraient souvent l’aide
apportée comme faisant naturellement partie de la vie familiale, tandis que les
aidants en activité professionnelle étaient plus susceptibles de la décrire
comme un deuxième emploi.
Cette absence
d’identification au rôle d’aidant peut avoir des conséquences pratiques : les
personnes qui ne se perçoivent pas comme telles peuvent être moins susceptibles
de reconnaître leurs propres besoins de soutien ou de rechercher une aide
formelle.
Épuisement
psychologique et inquiétude face à l’avenir
Le rôle d’aidant était
associé à des expériences à la fois positives et négatives. Certains
participants ont rapporté un renforcement de leur relation avec la personne
aidée, mais beaucoup ont également décrit une charge émotionnelle et pratique
importante.
Un épuisement
psychologique a été rapporté par 14 des 17 aidants, tandis que 13 sur 17 ont
exprimé une forte inquiétude concernant l’avenir de la personne âgée. Les
aidants en activité professionnelle ont également décrit des changements
d’horaires, des prises de congé, une réduction de leur activité professionnelle
ou, dans certains cas, un arrêt complet du travail. Ces résultats illustrent la
combinaison de facteurs de stress « primaires », directement liés aux tâches
d’aide, et de facteurs de stress « secondaires », tels que le conflit entre
travail et rôle d’aidant, les difficultés financières et l’isolement social.
Quand l’aide prend le
pas sur la vie quotidienne
Les responsabilités en
tant qu’aidant dominaient fréquemment l’organisation quotidienne des
participants. Les courses, les tâches ménagères, la préparation des repas et
les démarches administratives prenaient souvent la place des soins personnels
et des loisirs. Ce phénomène reflète un déséquilibre occupationnel : l’aide
apportée n’augmentait pas seulement la charge de travail, mais modifiait
également la répartition globale des activités importantes pour les aidants.
Cette perturbation
semblait particulièrement marquée chez les aidants en emploi. Ceux-ci
décrivaient un manque de temps plus important et un abandon plus fréquent des
loisirs et des activités sociales. Les aidants retraités rapportaient davantage
une adaptation de leurs habitudes quotidiennes plutôt qu’un abandon complet de
leurs activités.
Des besoins de soutien
qui varient selon l’étape de vie
Les aidants ont identifié
des besoins financiers, organisationnels, informationnels ainsi que des besoins
en matière de coordination des soins. Neuf des 17 participants ont
spécifiquement souligné la nécessité d’adapter ou de sécuriser le domicile de
la personne âgée. Les aidants en activité professionnelle insistaient davantage
sur les difficultés financières, le besoin de répit et le soutien
organisationnel pratique, tandis que les aidants retraités recherchaient plus
souvent des informations, des conseils et une aide pour s’orienter dans les
différents services disponibles.
Fait important, la
majorité des participants ont déclaré que leurs propres besoins n’avaient
jamais fait l’objet d’une évaluation formelle par un professionnel. Une
meilleure communication entre les professionnels de santé et du secteur social,
un soutien psychologique, une simplification des démarches administratives et
l’identification claire d’un coordinateur de soins ont été régulièrement cités
comme des pistes d’amélioration.
Quels enseignements
pour les professionnels de santé ?
Les résultats suggèrent
que le soutien aux aidants familiaux ne devrait pas se limiter à un état des
lieux du « fardeau » de l’aidant. Les cliniciens devraient également
s’intéresser à la manière dont le rôle d’aidant affecte le travail, le sommeil,
les soins personnels, les loisirs, la participation sociale et la capacité de
la personne à maintenir des activités qui ont du sens pour elle.
Les auteurs proposent une
évaluation systématique des besoins des aidants, des formes de soutien adaptées
à leur situation professionnelle et à leur étape de vie, ainsi qu’une meilleure
coordination entre les services de santé et les services sociaux. La
désignation d’un coordinateur de soins clairement identifié pourrait être
particulièrement utile lorsque les aidants doivent eux-mêmes assumer la
responsabilité de s’orienter dans des systèmes de soins fragmentés.
Dans l’ensemble, l’aide
apportée à une personne âgée de 80 ans et plus ne devrait pas être considérée
uniquement comme une source de stress, mais comme une réorganisation majeure de
la vie quotidienne. Reconnaître et soutenir les aidants peut donc être important
non seulement pour leur propre bien-être, mais aussi pour préserver l’autonomie
et la qualité de vie de la personne âgée qu’ils accompagnent.
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