Cancer du sein chez l’homme : peut-on encore se contenter d’extrapoler les données féminines ?
24 septembre 2026
Le cancer du sein est très largement associé aux femmes. Pourtant, environ 1 % des cancers du sein surviennent chez l’homme, et leur incidence a augmenté au cours des dernières décennies. Malgré cela, les données spécifiquement masculines restent rares. Conséquence : la prise en charge repose encore largement sur des recommandations et des essais conduits chez les femmes. Une revue publiée en 2026
Le cancer du
sein est très largement associé aux femmes. Pourtant, environ 1 % des
cancers du sein surviennent chez l’homme, et leur incidence a augmenté au
cours des dernières décennies. Malgré cela, les données spécifiquement
masculines restent rares. Conséquence : la prise en charge repose encore
largement sur des recommandations et des essais conduits chez les femmes.
Une revue
publiée en 2026 dans The Oncologist fait le point sur les connaissances
disponibles et pose une question centrale : dans quelle mesure les pratiques
issues du cancer du sein féminin sont-elles réellement transposables aux hommes
?
1. Un cancer rare, avec quelques
particularités
Le cancer du
sein masculin représente environ 1 % de l’ensemble des cancers du sein
et 0,3 % des nouveaux cancers diagnostiqués chez l’homme. Son incidence reste
faible, bien qu’en constante augmentation. Le diagnostic survient également un
peu plus tard que chez la femme, avec un âge médian de 64–65 ans.
La
prédisposition génétique occupe une place importante. Dans une série de 708
patients, 18,1 % présentaient un variant pathogène dans un gène de
susceptibilité au cancer du sein. BRCA2 arrivait largement en tête, avec
11 % des patients.
D’autres
facteurs sont associés au risque, en particulier les situations favorisant un
déséquilibre hormonal et une exposition accrue aux œstrogènes : obésité,
pathologies hépatiques ou syndrome de Klinefelter.
2. Des tumeurs majoritairement
hormonosensibles
Sur le plan
tumoral, le cancer du sein masculin présente un profil assez caractéristique :
il est très majoritairement canalaire et hormonosensible.
Dans une
cohorte de 10 873 hommes, 88,7 % des tumeurs étaient ER-positives, 80 %
PR-positives et 5,8 % HER2-positives. Les sous-types luminaux prédominent
donc largement.
Les données
moléculaires restent en revanche beaucoup plus limitées. Des altérations de PIK3CA
et GATA3 ont notamment été observées, mais les effectifs disponibles
sont trop faibles pour conclure à de véritables différences biologiques entre
cancers du sein masculins et féminins.
3. Un diagnostic plus tardif
Comme indiqué
précédemment, une autre différence importante réside dans le diagnostic plus
tardif du cancer du seinchez l’homme.
Le symptôme
le plus fréquent est une masse mammaire indolore, généralement rétroaréolaire.
Pourtant, le délai médian entre les premiers symptômes et le diagnostic
atteignait 4,5 à 12 mois dans certaines cohortes masculines, contre
quelques jours à quelques semaines dans les cohortes féminines citées par la
revue.
Au
diagnostic, les hommes présentent ainsi en moyenne des tumeurs plus
volumineuses, davantage d’atteintes ganglionnaires et légèrement plus de
métastases à distance. Une sensibilisation encore insuffisante à cette maladie
rare pourrait contribuer à ce retard diagnostique.
4. Des traitements encore
largement calqués sur ceux des femmes
En pratique, la
majorité des stratégies thérapeutiques restent extrapolées du cancer du sein
féminin.
La chirurgie
suit globalement les mêmes principes, même si la mastectomie est
beaucoup plus fréquente chez l’homme, notamment en raison du faible volume
mammaire et de la localisation souvent rétroaréolaire des tumeurs.
La radiothérapie
suit elle aussi les recommandations établies chez la femme, mais reste
sous-utilisée chez les hommes.
Un constat
similaire s’applique àl’hormonothérapie : pour les cancers
hormonosensibles, le tamoxifène constitue le traitement endocrinien de
référence, mais reste moins utilisé chez les hommes que chez les femmes,
malgré les bénéfices observés sur la survie sans maladie et le risque de
récidive.
Enfin, les inhibiteurs
de l’aromatase ne sont pas recommandés en monothérapie chez l’homme, en
raison notamment d’une suppression insuffisante de la production testiculaire
d’œstrogènes ; lorsqu’ils sont utilisés, ils doivent être associés à un
analogue de la GnRH.
5. Une autre difficulté :
maintenir le traitement
Prescrire une
hormonothérapie ne suffit pas : encore faut-il qu’elle puisse être poursuivie.
Bouffées de
chaleur, dysfonction sexuelle, diminution de la libido, troubles de l’humeur ou
symptômes musculosquelettiques peuvent peser sur la qualité de vie. Dans une
large cohorte SEER-Medicare, 48,3 % des patients avaient interrompu le
tamoxifène avant cinq ans.
Cette
question est loin d’être secondaire : les données soulignent que la
sous-utilisation des traitements recommandés et les taux élevés d’arrêt de
l’hormonothérapie constituent deux problèmes potentiellement modifiables de
la prise en charge.
6. Thérapies ciblées : des hommes
presque absents des essais
C’est
probablement l’un des constats les plus frappants de cette étude.
Les hommes
représentaient généralement moins de 1 à 2 % des participants aux grands
essais de phase III récents sur le cancer du sein. Certains essais majeurs
ne les autorisaient tout simplement pas à participer.
Les
inhibiteurs de CDK4/6 et les traitements ciblant HER2, PD-L1, PIK3CA ou les
mutations germinales de BRCA sont donc utilisés chez l’homme essentiellement
sur la base des données obtenues chez les femmes. Cette extrapolation est
considérée comme raisonnable en l’absence d’alternative, mais elle ne permet
pas d’évaluer formellement d’éventuelles différences d’efficacité ou de
tolérance selon le sexe.
Et produire
des données exclusivement masculines reste difficile : seuls quatre essais
interventionnels spécifiquement consacrés au cancer du sein masculin ont
été identifiés. L’un d’eux, SWOG S0511, a même été arrêté prématurément faute
de recrutement.
Vers une prise en charge
réellement fondée sur les preuves ?
Les
recommandations issues du cancer du sein féminin restent aujourd’hui
indispensables et, dans de nombreux cas, les données disponibles soutiennent
leur transposition aux hommes. Mais cette stratégie atteint ses limites lorsque
presque toutes les nouvelles thérapeutiques arrivent en pratique clinique sans
données prospectives suffisantes chez les patients masculins.
À cela
s’ajoutent des problèmes plus immédiats : retard diagnostique, sous-utilisation
de certains traitements recommandés, mauvaise observance de l’hormonothérapie
et mortalité concurrente liée à l’âge et aux comorbidités. Ces différents
facteurs pourraient contribuer aux moins bons résultats observés chez les
hommes.
L’enjeu n’est
donc probablement pas de construire une oncologie mammaire masculine
entièrement séparée, mais de produire suffisamment de données pour savoir
précisément ce qui peut être extrapolé — et ce qui ne devrait pas l’être.
Cela passe notamment par une inclusion plus systématique des hommes dans les
essais sur le cancer du sein, des analyses stratifiées selon le sexe et une
utilisation plus rigoureuse des données de vie réelle.
À propos de l'auteure – Ana Espino Docteure en immunologie, spécialisée en virologie Rédactrice scientifique, Ana est animée par la volonté de relier la recherche à l’impact concret. Spécialiste en immunologie, virologie, oncologie et études cliniques, elle s’attache à rendre la science complexe claire et accessible. Sa mission : accélérer le partage des savoirs et favoriser des décisions éclairées grâce à une communication percutante.
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Référence scientifique
Liu B, Michel AM, Mundi PS, et al. Male breast cancer: from extrapolated practice to evidence-based care. The Oncologist. 2026;31:oyag318