La nicotinamide, une forme de vitamine B3, suscite depuis
plusieurs années un intérêt croissant dans la prévention des cancers cutanés
non mélanocytaires. Peu coûteuse, bien tolérée et facilement disponible, elle
est déjà recommandée par certains dermatologues chez les patients présentant un
risque élevé de développer de nouveaux carcinomes cutanés. Pourtant, malgré des
résultats encourageants issus de plusieurs études, son efficacité réelle
continue de faire débat.
Dans une revue critique publiée dans American Journal of
Clinical Dermatology, Eugene Tan et Hywel Williams réévaluent les données
scientifiques les plus récentes concernant la nicotinamide. Les auteurs
analysent notamment une vaste étude rétrospective menée chez plus de 33 000
anciens combattants américains, ainsi que les principales méta-analyses
publiées ces dernières années, afin de déterminer si les preuves actuelles sont
suffisantes pour recommander son utilisation en pratique clinique.
A lire également : Cancer
de la peau : la crème solaire suffit-elle encore à nous protéger ?
Des résultats encourageants, mais des preuves encore
insuffisantes
L'étude rétrospective la plus récente rapportait une
diminution de 14 % du risque global de cancer cutané chez les patients recevant
de la nicotinamide, avec une réduction atteignant 22 % pour les carcinomes
épidermoïdes. Les bénéfices semblaient plus importants lorsque le traitement
était instauré précocement, après le premier épisode de cancer cutané.
Cependant, les auteurs soulignent que ces résultats doivent
être interprétés avec prudence. L'étude présente plusieurs limites
méthodologiques importantes susceptibles de surestimer l'effet protecteur
observé. Parmi elles figurent l'absence d'information sur certains facteurs de
risque majeurs, comme le phototype cutané, l'exposition cumulative aux
ultraviolets ou les habitudes de photoprotection, mais aussi un risque de biais
de sélection, des difficultés à vérifier l'observance réelle du traitement et
une population d'étude composée presque exclusivement d'hommes âgés, limitant
la généralisation des résultats.
Les auteurs replacent également ces nouvelles données dans
le contexte des essais cliniques et des méta-analyses précédentes. Si l'étude
ONTRAC publiée en 2015 avait montré un effet protecteur de la nicotinamide chez
des patients à haut risque, d'autres essais, notamment chez les transplantés
d'organes, n'ont pas retrouvé de bénéfice significatif. Les deux revues
systématiques les plus récentes concluent elles aussi que les preuves
disponibles restent de faible niveau et ne permettent pas d'affirmer avec
certitude que la nicotinamide réduit l'incidence des cancers cutanés.
A lire également : Et
si les nanotechnologies redessinaient l’avenir des crèmes solaires ?
Faut-il recommander la nicotinamide en pratique ?
Cette revue rappelle que la nicotinamide possède un
mécanisme d'action biologiquement plausible, notamment en favorisant la
réparation des dommages de l'ADN induits par les rayonnements ultraviolets et
en améliorant le métabolisme énergétique des cellules cutanées. Néanmoins, les
auteurs estiment que cette plausibilité biologique ne suffit pas à justifier
une recommandation systématique en l'absence de preuves cliniques solides.
Ils soulignent que les données actuellement disponibles
reposent en grande partie sur des études observationnelles ou sur un nombre
limité d'essais randomisés, souvent réalisés dans des populations très
spécifiques. Avant d'intégrer la nicotinamide aux recommandations
internationales de prévention du cancer cutané, ils appellent à la réalisation
d'essais multicentriques de grande ampleur, randomisés et contrôlés contre
placebo, afin d'évaluer de manière fiable son efficacité et son rapport
bénéfice-risque.
En attendant, les auteurs rappellent que les mesures de
prévention dont l'efficacité est démontrée restent inchangées : limitation de
l'exposition solaire, utilisation régulière d'écrans solaires, vêtements
protecteurs et surveillance dermatologique des personnes à risque. La
nicotinamide apparaît comme une piste prometteuse, mais le verdict
scientifique, selon eux, n'est pas encore définitivement rendu.
À propos de l'auteure – Ana Espino
Docteure en immunologie, spécialisée en virologie
Rédactrice scientifique, Ana est animée par la volonté de relier la recherche à l’impact concret. Spécialiste en immunologie, virologie, oncologie et études cliniques, elle s’attache à rendre la science complexe claire et accessible. Sa mission : accélérer le partage des savoirs et favoriser des décisions éclairées grâce à une communication percutante.