Aller au contenu
L'édito de Ana ESPINO

Infections : hommes et femmes, une immunité différente ?

Infections : hommes et femmes, une immunité différente ?

Dr. Ana ESPINO

Docteure en immunologie

Santé sur le Net

Comité scientifique · Infectiologie

Face à un même virus, hommes et femmes ne développent pas toujours la même maladie. Les femmes semblent souvent capables de mettre en place une réponse immunitaire plus forte. Un avantage face aux infections… qui peut aussi avoir son revers. Génétique, hormones, vaccins, médicaments : la docteure Sophie Laffont-Pradines, Directrice de recherche au CNRS et spécialiste de l’immunité, nous aide à comprendre pourquoi notre sexe biologique compte aussi lorsqu’il s’agit de nous défendre contre les maladies.

Pendant longtemps, la médecine a peu tenu compte du sexe, sauf lorsqu’il jouait un rôle évident dans la maladie étudiée. Pourtant, notre système immunitaire semble bien faire la différence : une infection peut être plus sévère chez les hommes, un vaccin peut provoquer une réponse immunitaire plus importante chez les femmes …

Alors, hommes et femmes sont-ils vraiment égaux face aux microbes ?

1. Face aux infections, hommes et femmes ne jouent pas toujours à armes égales

Le Covid-19 en a fourni une démonstration particulièrement visible.

Hommes et femmes peuvent tous deux être infectés par le SARS-CoV-2. Mais face à la maladie, une différence est observée : les hommes sont davantage à risque de développer une forme grave du Covid-19, nécessitant des soins intensifs, et d’en décéder. « Les femmes arrivent globalement à mieux éliminer le virus », explique le Dr. Sophie Laffont-Pradines. Une différence qui pourrait notamment s’expliquer par des réponses immunitaires antivirales plus robustes chez les femmes.

Et, le Covid-19 n’est pas un cas isolé. La tuberculose présente aussi un net déséquilibre entre les sexes. Selon l’OMS, 54 % des personnes ayant développé la maladie dans le monde étaient des hommes, contre 35 % des femmes. Certaines infections parasitaires, comme le paludisme, présentent également des différences hommes/femmes.

Faut-il en conclure que les femmes sont « plus résistantes » aux infections ? La réalité est plus subtile précise le Dr. Laffont Pradines. « Une partie de l’explication se trouve dans un allié que nous possédons tous : notre système immunitaire ».

2. Une immunité plus forte chez les femmes… mais pas sans contrepartie

Pour éliminer un pathogène, notre organisme doit être capable de déclencher une réponse immunitaire suffisamment efficace. Globalement, cette réponse est plus forte chez les femmes.

Ce qui semble, sur le papier, être une bonne nouvelle. Mais un système immunitaire particulièrement réactif peut être une arme à double tranchant. « La contrepartie d’une meilleure résistance aux infections va être une plus grande susceptibilité aux maladies auto-immunes et aux maladies inflammatoires », explique le Dr. Laffont-Pradines.

L’asthme allergique illustre bien ce paradoxe. À l’âge adulte, les femmes sont davantage concernées par les allergies que les hommes. Et les hormones pourraient contribuer à cette différence. Les androgènes pourraient notamment jouer un rôle protecteur, en limitant certaines réponses immunitaires impliquées dans les réactions allergiques.

Mais la biologie n’explique pas nécessairement tout. Exposition, comportements et facteurs socioculturels peuvent aussi contribuer aux écarts observés.

Autrement dit, une réponse immunitaire plus forte n’est pas nécessairement une meilleure réponse en toutes circonstances.

3. Pourquoi notre système immunitaire fonctionne-t-il différemment ?

Une partie de la réponse est inscrite dans nos chromosomes.

Les femmes possèdent deux chromosomes X, riches en gènes impliqués dans le fonctionnement du système immunitaire.

Cette composante génétique pourrait participer aux différences observées très tôt dans la vie. Dès l’enfance, garçons et filles ne sont pas touchés de la même façon par certaines infections. Les garçons sont notamment plus exposés aux infections des voies respiratoires basses, comme celles dues au VRS, et présentent un risque plus élevé de formes sévères.

A la puberté, les hormones sexuelles entrent par ailleurs en jeu. En plus de réguler les organes, elles agissent également directement sur les cellules du système immunitaire. Les œstrogènes, notamment, peuvent favoriser les réponses inflammatoires.

À la ménopause, les changements hormonaux modifient de nouveau cette dynamique immunitaire. Certaines maladies auto-immunes, telles que le lupus, peuvent alors s’atténuer, notamment en raison de la baisse des œstrogènes et de leurs effets sur la réponse inflammatoire.

« Chez les femmes, deux composantes se combineraient donc : une composante génétique et une composante hormonale, qui participent toutes deux à une réponse immunitaire généralement plus forte. »

4. Ces différences devraient-elles changer notre prise en charge médicale ?

Pendant longtemps, la recherche médicale a peu pris en compte l’influence du sexe sur le fonctionnement de l’organisme. Le Dr. Laffont-Pradines résume cette conception qui a longtemps prévalu : « considérer, en substance, qu’une femme était comparable à un homme de plus petite taille ou de poids inférieur. »

Cette approche évolue toutefois. Le sexe biologique est désormais considéré comme une variable biologique à part entière.

Pourquoi est-ce important ? Comparer les sexes peut permettre de découvrir des mécanismes biologiques différents et, à terme, de mieux traiter les femmes comme les hommes.

Et l’intelligence artificielle dans tout ça ?

L’intelligence artificielle occupe une place croissante dans la recherche d’informations en santé. Or, les réponses qu’elle fournit dépendent en partie des données utilisées pour son développement. Si certaines populations ou situations cliniques y sont insuffisamment représentées, les réponses générées peuvent reproduire ces déséquilibres et manquer de pertinence pour certains patients.

5. Vaccins et médicaments : une réelle différence selon notre sexe ?

Pour les vaccins, la réponse est particulièrement intéressante. Les femmes développent globalement une réponse vaccinale plus importante que les hommes, avec notamment une production accrue d’anticorps.

Mais attention à ne pas appliquer automatiquement ce raisonnement aux médicaments. Un vaccin sollicite directement le système immunitaire, dont la réponse peut varier selon le sexe biologique. Un antibiotique, en revanche, agit directement sur la bactérie. Son action ne dépend donc pas, en elle-même, du sexe biologique du patient.

Cela ne signifie pas pour autant qu’un médicament se comporte exactement de la même manière dans tous les organismes. Des différences peuvent intervenir dans son absorption, sa distribution, sa transformation ou son élimination. La composition corporelle, les hormones ou encore le fonctionnement de certains organes peuvent notamment entrer en jeu. Ainsi, une même dose peut parfois produire des effets différents selon le sexe.

Ces variations ne sont ni systématiques ni négligeables, d’où l’importance de mieux les étudier. « Il ne s’agit pas de supposer qu’elles existent partout, mais de ne plus considérer non plus qu’elles n’existent nulle part. »

6. Alors, qu’est-ce que ça change pour la médecine d’aujourd’hui et de demain ?

Cela signifie-t-il que chaque traitement doit avoir une version « homme » et « femme » ? Non.

Et cela ne signifie pas non plus qu’aujourd’hui les femmes ou les hommes sont moins bien pris en charge. L’enjeu est plutôt d’affiner nos connaissances pour identifier les situations dans lesquelles ce paramètre fait réellement une différence.

Rappelons par ailleurs que le sexe n’est qu’une variable parmi beaucoup d’autres. L’âge, les antécédents, les comorbidités, l’environnement ou les comportements peuvent eux aussi modifier le risque de développer une maladie et la manière d’y répondre.

L’enjeu est plutôt de ne plus effacer une différence biologique lorsqu’elle est pertinente.

Alors, hommes et femmes sont-ils égaux face aux infections ? Pas toujours. Mais reconnaître ces différences ne signifie pas construire une médecine pour les hommes et une autre pour les femmes, ni remettre en cause la qualité des prises en charge actuelles.

L’enjeu est surtout de mieux comprendre quand le sexe biologique compte réellement — et quand il ne compte pas — pour aller vers une médecine toujours plus précise et adaptée à chaque patient.

Interview de Sophie Laffont-Pradines, réalisée par Ana Espino, docteure en immunologie.