Par Elodie Vaz | Publié le 6 mars 2026 | 3 min de lectureLe cancer colorectal figure parmi les
cancers les plus fréquents dans le monde occidental et constitue une cause
majeure de mortalité par cancer. Si l’âge, l’alimentation et le mode de vie
sont des facteurs de risque bien établis, les mécanismes biologiques
déclencheurs restent, dans la majorité des cas, insuffisamment élucidés.
Jusqu’à 80 % du risque serait lié à des facteurs environnementaux, parmi
lesquels le microbiome intestinal – ensemble des bactéries, virus et autres
micro-organismes – occupe une place croissante dans les hypothèses
étiologiques.
Une bactérie très commune… mais
suspecte
Parmi les bactéries régulièrement
associées à la maladie, Bacteroides fragilis occupe une position singulière.
Fréquemment retrouvée chez les patients atteints de cancer colorectal, elle est
également présente chez la grande majorité des individus sains.
« Il est paradoxal de constater que l’on
retrouve systématiquement la même bactérie en lien avec le cancer colorectal,
alors qu’elle fait partie intégrante du microbiote intestinal chez les
personnes en bonne santé », explique dans un communiqué de presse, Flemming
Damgaard, médecin et docteur en microbiologie clinique à l’hôpital
universitaire d’Odense et à l’université du Danemark du Sud et auteur principal
de l’étude.
Et si le vrai coupable était un virus
caché ?
Les chercheurs de l’Université du
Danemark du Sud et de l’hôpital universitaire d’Odense ont émis l’hypothèse que
des différences intra-espèces pourraient expliquer l’association observée. Leur
objectif : déterminer si un élément génétique spécifique, notamment viral,
présent au sein de Bacteroides fragilis pouvait être corrélé au cancer
colorectal. Les résultats ont été publiés dans Nature Communications Medicine
le 7 février.
Les travaux ont débuté au Danemark, à
partir d’une vaste étude de population portant sur environ deux millions de
citoyens. Les chercheurs ont identifié des patients ayant présenté une
infection sanguine sévère à Bacteroides fragilis. Parmi eux, un sous-groupe a
reçu un diagnostic de cancer colorectal quelques semaines plus tard.
Quand virus et bactéries travaillent
ensemble
« Nous avons découvert un virus qui
n'avait pas été décrit auparavant et qui semble être étroitement lié aux
bactéries que l'on trouve chez les patients atteints de cancer colorectal »,
explique Flemming Damgaard.
Les premières observations, issues d’un
nombre restreint d’échantillons danois, ont permis de formuler une hypothèse
ensuite testée dans des ensembles de données internationaux indépendants.
La validation externe a porté sur 877
individus, atteints ou non d’un cancer colorectal, provenant d’Europe, des
États-Unis et d’Asie, à partir d’échantillons fécaux.
Un futur outil pour mieux repérer les
personnes à risque ?
Les analyses montrent que les patients
atteints de cancer colorectal étaient environ deux fois plus susceptibles de
présenter des traces de ce bactériophage dans leur microbiote intestinal. « Il
était important pour nous d'examiner si cette association pouvait être
reproduite à partir de données totalement indépendantes. Et c'est le cas »,
affirme Flemming Damgaard.
Il s’agit d’une association statistique
robuste observée dans plusieurs pays, sans pour autant établir un lien de
causalité. « Nous ne savons pas encore si le virus est une cause contributive,
ou s'il s'agit simplement d'un signe qu'autre chose a changé dans l'intestin »,
souligne-t-il.
Les chercheurs insistent sur le fait que
« ce n’est pas seulement la bactérie elle-même qui semble intéressante. C’est
la bactérie en interaction avec le virus qu’elle transporte ». Le bactériophage
identifié représenterait un nouveau type viral jusqu’alors non décrit.
Des analyses préliminaires suggèrent
qu’un ensemble de séquences virales permettrait d’identifier environ 40 % des
cas de cancer colorectal, alors que la majorité des individus sains n’en sont
pas porteurs.
Cette étude propose une nouvelle lecture
de l’association entre microbiote et cancer colorectal. Au-delà de la simple
présence bactérienne, l’interaction bactérie - virus pourrait constituer un
déterminant clé. La complexité et la diversité du microbiome rendent
l’identification de facteurs discriminants particulièrement difficile.
« Le
nombre et la diversité des bactéries intestinales sont considérables.
Auparavant, les identifier revenait à chercher une aiguille dans une botte de
foin. Nous avons donc cherché à savoir si un élément interne aux bactéries - à
savoir les virus - pouvait expliquer cette différence », explique Flemming
Damgaard.
À ce stade, les implications cliniques
restent exploratoires. « À court terme, nous pouvons étudier si le virus peut
être utilisé pour identifier les personnes présentant un risque accru »,
indique-t-il. À plus long terme, la détection de bactériophages spécifiques
dans les selles pourrait compléter les stratégies actuelles de dépistage.
Les travaux en cours viseront à
déterminer si ce virus contribue activement à la carcinogenèse ou s’il
constitue un biomarqueur d’un écosystème intestinal altéré. L’enjeu est majeur
: transformer une corrélation microbiologique en levier de compréhension
mécanistique, voire en outil prédictif.
À lire également: Cancer colorectal : le dépistage précoce change la donne et permet d’agir plus tôt
À propos de l'auteure – Elodie Vaz
Journaliste en santé, diplômée du CFPJ en 2023
Élodie, explore les empreintes que les maladies laissent sur les corps et, plus largement, sur la vie humaine. Infirmière diplômée d’État en 2010, elle a passé douze ans au chevet des patients avant de troquer son stéthoscope contre un carnet de notes. Elle interroge depuis les liens qui unissent environnement et santé, convaincue que la vitalité du vivant ne se résume pas à celle des Hommes.