Par Elodie Vaz |
Publié le 28 avril 2026 | 4 min de lecture
Le cancer du poumon est l’une des
premières causes de mortalité par cancer dans le monde. Parmi ces tumeurs, le
cancer du poumon non à petites cellules (CPNPC) représente près de 85 % des
diagnostics. Si l’immunothérapie et les thérapies ciblées ont transformé la
prise en charge de nombreux patients ces dernières années, une proportion
importante d’entre eux se retrouve encore en impasse thérapeutique après
l’échec des traitements standards.
C’est pourquoi, les anticorps conjugués
(Antibody-Drug Conjugates, ADC) s’imposent comme une nouvelle génération de
traitements prometteurs. L’étude française ICARUS-LUNG01, publiée le 17 avril
dans Cancer Cell par des médecins-chercheurs de l’Inserm, de
l’Université Paris-Saclay et de Gustave Roussy, se sont intéressés au mécanisme
d’action du datopotamab-deruxtecan (Dato-DXd), un ADC anti-TROP2, chez des
patients atteints de cancer du poumon avancé.
Un anticorps
conjugué ciblant TROP2
Le Dato-DXd repose sur une technologie de
ciblage sophistiquée. Il associe un anticorps dirigé contre la protéine TROP2 à
une charge cytotoxique, le deruxtecan. Surexprimée à la surface des cellules
tumorales dans environ 80 % des cancers du poumon, TROP2 apparaît comme une
cible particulièrement pertinente.
Une fois fixé à cette protéine, le
complexe est internalisé par la cellule cancéreuse, où il libère sa charge
thérapeutique. Le deruxtecan induit alors des dommages à l’ADN, entraînant la
mort cellulaire. Le médicament a reçu une autorisation accélérée de la FDA en
juin 2025 pour certains patients atteints de CPNPC avancé ou métastatique avec
mutation de l’EGFR.
Comprendre qui
répond… et pourquoi
Malgré l’essor des ADC en oncologie
thoracique, leurs mécanismes d’action restent encore imparfaitement compris. Il
reste encore difficile d’anticiper quels patients en tireront un bénéfice
clinique durable et quels mécanismes biologiques sous-tendent les résistances.
L’objectif d’ICARUS-LUNG01 est triple :
évaluer l’efficacité clinique du Dato-DXd chez des patients en rechute après
plusieurs lignes de traitement, documenter son profil de tolérance, et
identifier des biomarqueurs prédictifs de réponse ou de résistance.
Une méthodologie
translationnelle ambitieuse
Cette étude clinique multicentrique
française a inclus 100 patients atteints de cancer du poumon métastatique en
situation d’échec thérapeutique. Tous recevaient une perfusion intraveineuse de
Dato-DXd toutes les trois semaines.
L’originalité du protocole repose sur la
réalisation de biopsies tumorales sériées à trois temps clés : avant
traitement, sous traitement (semaine 3 ou 6), et à l’arrêt du traitement. Avec
une durée médiane de suivi de 21,5 mois, ces prélèvements ont permis de suivre
l’évolution tumorale et l’impact thérapeutique dans le temps.
Les analyses ont mobilisé des approches
de pathologie digitale assistée par intelligence artificielle développées par
CentraleSupélec, ainsi que des technologies de génomique, transcriptomique et
protéomique spatiale.
Une amélioration de la survie sans
progression
Le Dato-DXd a permis d’obtenir une
réponse tumorale chez 26 % de l’ensemble des patients. Ce bénéfice se retrouve
nettement plus marqué chez les patients présentant un cancer pulmonaire non
épidermoïde, avec un taux de réponse de 30,5 %, contre seulement 5,6 % dans les
carcinomes épidermoïdes.
Une amélioration de la survie sans
progression et de la survie globale a également été observée dans le
sous-groupe non épidermoïde.
Sur le plan de la sécurité, 24 % des
patients ont présenté un événement indésirable de grade 3 ou plus lié au
traitement. Les effets secondaires les plus fréquents, majoritairement de grade
1 ou 2, étaient la stomatite (48 %) et les nausées (47 %).
Ces résultats s’inscrivent dans la
continuité de l’essai de phase III TROPION-Lung01 mené chez près de 600
patients.
Vers une médecine
de précision fondée sur les biomarqueurs
Au-delà de l’efficacité clinique,
ICARUS-LUNG01 révèle des mécanismes biologiques susceptibles d’expliquer les
réponses et les résistances au traitement.
Les analyses laissent penser que la
résistance au Dato-DXd pourrait être liée à l’absence de TROP2 à l’intérieur
des cellules tumorales, ainsi qu’à l’activation précoce de voies de réparation
de l’ADN sous traitement.
À l’inverse, l’activation de voies
immunitaires est associée à une meilleure réponse. Le Dato-DXd ne se limiterait
donc pas à une action cytotoxique ciblée. En endommageant l’ADN tumoral, il
pourrait induire la libération de signaux de danger capables de stimuler le
système immunitaire.
« Cet essai français a non seulement
démontré l'activité du Dato-DXd dans une population en impasse thérapeutique,
mais a aussi posé les jalons d'une médecine de précision fondée sur des
biomarqueurs. Les résultats, en particulier le bénéfice marqué chez les
patients présentant des tumeurs pulmonaires de type non épidermoïdes ainsi que
l’identification de profils biologiques associés à la réponse, ouvrent des
perspectives concrètes pour améliorer la sélection des patients et optimiser
les stratégies thérapeutiques dans les années à venir », concluent dans un
communiqué de presse de l’Institut Gustave Roussy, le Pr Planchard et la Dr
Pistilli.
Avec ICARUS-LUNG01, la recherche
translationnelle française franchit une nouvelle étape dans la compréhension
fine des ADC. Ces données pourraient, à terme, affiner la stratification des
patients et guider le développement de combinaisons thérapeutiques associant
ADC et immunothérapie dans le cancer du poumon avancé.
À lire également : Les
vaccins contre la COVID-19 associés à une meilleure survie chez certains
patients atteints de cancer
À propos de l'auteure – Elodie Vaz
Journaliste en santé, diplômée du CFPJ en
2023
Élodie, explore les empreintes que les
maladies laissent sur les corps et, plus largement, sur la vie
humaine. Infirmière diplômée d’État en 2010, elle a passé douze ans au
chevet des patients avant de troquer son stéthoscope contre un carnet de notes.
Elle interroge depuis les liens qui unissent environnement et santé, convaincue
que la vitalité du vivant ne se résume pas à celle des Hommes.