Par Elodie Vaz |
Publié le 6 mai 2026 | 4 min de lecture
En oncologie, prédire l’évolution d’un
patient et sa réponse au traitement reste encore un défi majeur. Si les
biomarqueurs tumoraux, l’imagerie ou les paramètres cliniques orientent déjà
les décisions thérapeutiques, ils ne capturent pas toujours l’état biologique
global du patient. Or, le vieillissement biologique, reflet de la fragilité
physiologique, influence fortement la tolérance aux traitements et la survie.
C’est dans cette perspective qu’une
équipe du Mass General Brigham explore une approche inédite : utiliser le
visage comme indicateur de santé. Dans une étude publiée le 28 avril dans
Nature Communications, les chercheurs montrent que le “taux de vieillissement
facial” mesuré par intelligence artificielle pourrait constituer un biomarqueur
pronostique non invasif du cancer.
FaceAge : estimer
l’âge biologique à partir d’un visage
L’outil, baptisé FaceAge, repose sur des
algorithmes d’apprentissage profond capables d’estimer l’âge biologique
apparent d’un individu à partir d’une simple photographie faciale.
Une précédente étude avait déjà montré
que les patients atteints de cancer paraissaient, selon FaceAge, en moyenne
cinq ans plus âgés que leur âge chronologique. Plus cet âge facial estimé était
élevé, plus le pronostic après traitement était défavorable.
Dans ce nouveau travail, l’objectif
n’était plus seulement de mesurer un âge facial “instantané”, mais d’évaluer sa
dynamique dans le temps.
L’objectif :
transformer une série de photos en outil pronostique
Les chercheurs ont cherché à déterminer
si l’évolution de l’âge facial au fil du temps pouvait fournir une information
clinique supplémentaire sur l’état de santé et la survie des patients atteints
de cancer.
« Le calcul du taux de vieillissement du
visage à partir de plusieurs photographies faciales prises régulièrement permet
un suivi quasi instantané de la santé d'un individu », explique dans un
communiqué de presse le Dr Raymond Mak, co-auteur principal et auteur
correspondant, radio-oncologue au Mass General Brigham Cancer Institute.
« Notre étude suggère que la mesure de
l'âge du visage au fil du temps pourrait affiner la planification personnalisée
des traitements, améliorer le conseil aux patients et contribuer à orienter la
fréquence et l'intensité du suivi en oncologie. »
L’étude a porté sur 2 279 patients
atteints de différents cancers et traités par radiothérapie au Brigham and
Women's Hospital entre 2012 et 2023.
Tous avaient reçu au moins deux cycles de
radiothérapie et disposaient d’au moins deux photographies faciales, prises
dans le cadre du protocole clinique standard à chaque cycle.
Les chercheurs ont calculé deux
paramètres :
● Le Facial Aging Rate (FAR), ou taux de vieillissement facial, obtenu en divisant la variation de
l’âge facial estimé entre deux clichés par l’intervalle de temps ;
● Le Facial Age Difference (FAD), soit l’écart entre l’âge facial estimé et l’âge chronologique à un
instant donné.
Le FAR renseigne donc sur la vitesse de
vieillissement biologique apparent, tandis que le FAD fournit une mesure
statique du “survieillissement” ou du “rajeunissement” apparent.
Un vieillissement
facial accéléré associé à une moindre survie
Les résultats montrent que le
vieillissement facial médian des patients était environ 40 % plus rapide que
leur vieillissement chronologique.
Un FAR élevé — traduisant un
vieillissement accéléré — était significativement associé à une diminution des
chances de survie. Cette association était particulièrement forte lorsque
l’intervalle entre les deux photographies atteignait ou dépassait deux ans.
Les patients présentant à la fois un FAD
élevé et un FAR élevé avaient eux aussi une survie significativement plus
faible.
Toutefois, le FAR s’est révélé plus
robuste que le FAD pour prédire la survie sur de longues périodes, suggérant
qu’une mesure dynamique est plus informative qu’une évaluation ponctuelle.
Les auteurs estiment ainsi que
l’intégration du FAR à la mesure initiale du FAD pourrait fournir une vision
plus fine de l’évolution de l’état général du patient.
Vers un
biomarqueur non invasif et peu coûteux ?
Pour le Pr Hugo Aerts, co-auteur de
l’étude et directeur du programme d’intelligence artificielle en médecine
(AIM), cette approche ouvre des perspectives plus larges. « Le suivi de l’âge
facial au fil du temps à partir de simples photos offre un biomarqueur non
invasif et économique susceptible d’informer les individus sur leur santé »,
souligne-t-il. « Nous espérons que la poursuite des recherches nous permettra
de déterminer comment l’âge facial peut fournir des informations pronostiques
pour les patients atteints d’autres maladies chroniques et pour les personnes
en bonne santé », ajoute-t-il.
Ces résultats renforcent les données
d’une autre étude récente publiée dans le Journal of the National Cancer
Institute, menée chez plus de 24 500 patients de plus de 60 ans traités par
radiothérapie. Chez 65 % d’entre eux, l’âge estimé par FaceAge dépassait l’âge
chronologique, avec une survie significativement plus faible lorsque l’écart
atteignait 10 ans ou plus.
Des essais prospectifs sont en cours pour
valider FaceAge dans d’autres cancers et pathologies chroniques. L’équipe a
également lancé un portail web destiné au grand public afin de collecter
davantage de données et d’affiner l’algorithme.
À terme, cette technologie pourrait
s’intégrer à l’arsenal de la médecine prédictive et personnalisée : une simple
photographie, répétée au cours du temps, pourrait devenir un indicateur
clinique de fragilité, complémentaire des biomarqueurs biologiques et
radiologiques. Une promesse séduisante, à condition de confirmer la robustesse
de l’outil dans des populations plus diverses et dans des contextes cliniques
variés.
À lire également : Hésitation
vaccinale : et si l’écoute changeait tout ?
À propos de l'auteure – Elodie Vaz
Journaliste en santé, diplômée du CFPJ en
2023
Élodie, explore les empreintes que les
maladies laissent sur les corps et, plus largement, sur la vie
humaine. Infirmière diplômée d’État en 2010, elle a passé douze ans au
chevet des patients avant de troquer son stéthoscope contre un carnet de notes.
Elle interroge depuis les liens qui unissent environnement et santé, convaincue
que la vitalité du vivant ne se résume pas à celle des Hommes.