Par Elodie Vaz | Publié le 27 février 2026 | 3 min de lecture
Le cancer se caractérise par une
prolifération cellulaire incontrôlée, soutenue par une reprogrammation profonde
du métabolisme. Parmi les vulnérabilités identifiées, la « dépendance à la
glutamine » occupe une place centrale : de nombreuses cellules tumorales
requièrent cet acide aminé pour assurer la synthèse des protéines, de l’ADN et
le maintien de leur cycle énergétique. En son absence, leur prolifération
s’interrompt. Pourtant, certaines tumeurs parviennent à contourner cette
contrainte métabolique.
Une étude publiée le 25 février dans
Molecular Cell par une équipe de l’Université de Lausanne met en évidence un
mécanisme inattendu impliquant la vitamine B7 (biotine), révélant une nouvelle
vulnérabilité des cellules tumorales privées de ce cofacteur essentiel.
Comprendre les
échappements à la dépendance à la glutamine
L’équipe dirigée par Alexis Jourdain,
maître de conférences au Département d’immunobiologie (DIB) de la Faculté de
biologie et de médecine (FBM) de l’Université de La Nouvelle-Orléans, s’est
donné pour objectif d’élucider les mécanismes permettant aux cellules
cancéreuses de continuer à proliférer malgré une restriction en glutamine.
Si la dépendance à la glutamine constitue
une vulnérabilité bien documentée, son contournement par certaines tumeurs
limitait jusqu’ici l’efficacité des stratégies thérapeutiques ciblant ce
métabolisme. L’étude visait donc à identifier les voies alternatives mobilisées
par les cellules tumorales et les déterminants moléculaires qui les
sous-tendent.
Une approche
métabolique intégrée
Les travaux ont été menés par la Dre
Miriam Lisci, chercheuse postdoctorale au sein du laboratoire du Pr Jourdain.
Les chercheurs ont combiné des approches fonctionnelles et analytiques, en
collaboration avec les plateformes de métabolomique et de protéomique de la
FBM, ainsi qu’avec l’équipe du professeur Owen Skinner à Northeastern
University (États-Unis).
L’analyse a mis en lumière le rôle de
molécules riches en carbone, notamment le pyruvate, capables de soutenir la
division cellulaire en l’absence de glutamine. Les expériences ont permis de
disséquer les conditions enzymatiques nécessaires à cette compensation
métabolique.
La biotine
comme « permis métabolique »
Les chercheurs démontrent que
l’utilisation du pyruvate dans ce contexte dépend d’une enzyme mitochondriale
clé : la pyruvate carboxylase. Or, cette enzyme requiert la vitamine B7 pour
fonctionner. En l’absence de biotine, la pyruvate carboxylase est inactive,
bloquant l’utilisation du pyruvate et empêchant la prolifération cellulaire.
La biotine agit ainsi comme un véritable
« permis métabolique », autorisant le pyruvate à alimenter le cycle énergétique
cellulaire et à compenser le déficit en glutamine. Ce mécanisme révèle une
dépendance insoupçonnée des cellules tumorales à un micronutriment, au-delà des
substrats énergétiques classiques.
L’étude met également en évidence un rôle
inédit du gène FBXW7, fréquemment muté dans divers cancers. « Lorsque FBXW7
mute, la pyruvate carboxylase disparaît partiellement, le pyruvate n'est plus
utilisé efficacement et les cellules deviennent dépendantes de la glutamine »,
explique dans un communiqué de presse, Miriam Lisci, première auteure de
l’étude. Les chercheurs ont montré que certaines mutations de FBXW7 identifiées
chez des patients induisent directement cette dépendance métabolique.
Ces résultats éclairent aussi les limites
de certaines thérapies ciblant la glutamine. Les cellules tumorales peuvent
activer des voies métaboliques alternatives, notamment via le pyruvate, pour
maintenir leur prolifération.
Exploiter la
flexibilité métabolique des tumeurs
En révélant le rôle central de la biotine
et de la pyruvate carboxylase dans l’adaptation métabolique des cellules
cancéreuses, cette étude souligne l’importance d’intégrer la dimension
micronutritionnelle dans l’analyse des vulnérabilités tumorales.
« À plus long terme, cette recherche
ouvre de nouvelles perspectives pour mieux comprendre les vulnérabilités
métaboliques des cancers et pour concevoir des stratégies thérapeutiques
innovantes qui tiennent compte de la grande flexibilité métabolique des
cellules tumorales, notamment en ciblant simultanément plusieurs voies
métaboliques », conclut Alexis Jourdain, auteur principal de l’étude.
Ces travaux suggèrent qu’une approche
combinatoire, intégrant le statut en vitamines et le profil mutationnel –
notamment de FBXW7 – pourrait affiner la stratification des patients et
améliorer l’efficacité des thérapies métaboliques. Ils ouvrent ainsi la voie à
une exploitation plus fine des dépendances nutritionnelles des tumeurs, au
croisement de la biologie cellulaire, de l’oncogénétique et de la médecine de
précision.
À propos de l'auteure – Elodie VazJournaliste en santé, diplômée du CFPJ en 2023
Élodie, explore les empreintes que les maladies laissent sur les corps et, plus largement, sur la vie humaine. Infirmière diplômée d’État en 2010, elle a passé douze ans au chevet des patients avant de troquer son stéthoscope contre un carnet de notes. Elle interroge depuis les liens qui unissent environnement et santé, convaincue que la vitalité du vivant ne se résume pas à celle des Hommes.