Par Elodie Vaz | Publié le 24 février 2026 | 3 min de lecture
La douleur chronique constitue un enjeu
majeur de santé publique. Définie par sa persistance au-delà de trois à six
mois, elle se distingue de la douleur aiguë par son autonomie
physiopathologique : les neurones sensoriels demeurent activés malgré la disparition
de la lésion initiale, voire en l’absence de stimulation périphérique.
Si les différences de prévalence et de
persistance entre sexes sont bien documentées, leurs déterminants biologiques
restent insuffisamment élucidés. Cliniquement, l’évaluation repose encore
largement sur des auto-échelles (1 à 10), exposées à une forte variabilité
interindividuelle. La fréquence accrue des plaintes féminines a ainsi souvent
été interprétée sous l’angle de biais déclaratifs ou psychologiques.
Les travaux publiés le 20 février dans la
revue Science Immunology par l’équipe de Pr Geoffroy Laumet (Université d’État
du Michigan) proposent un changement de paradigme en identifiant un mécanisme
immuno-neuronal sexuellement dimorphique impliqué dans la résolution de la
douleur.
L’étude visait à déterminer si des
différences immunitaires régulées par les hormones sexuelles pouvaient
contribuer à la persistance accrue de la douleur chronique chez les femmes.
« La différence de perception de la
douleur entre les hommes et les femmes a une base biologique », affirme le
professeur Geoffroy Laumet dans un communiqué de presse. « Ce n'est pas
psychologique, et vous n'êtes pas fragiles. C'est lié à votre système immunitaire.
»
Un soupçon sur les monocytes
Plus précisément, les chercheurs ont
exploré le rôle d’un sous-ensemble de monocytes producteurs d’interleukine-10
(IL-10), une cytokine anti-inflammatoire connue pour inhiber l’activité des
neurones nociceptifs.
Les travaux s’appuient sur une approche
translationnelle combinant modèles murins et cohortes humaines.
Dans une phase pilote, l’équipe observe
des taux plasmatiques d’IL-10 plus élevés chez les mâles. « Ce fut un tournant
pour moi », déclare le professeur Jaewon Sim, ancien doctorant du laboratoire
et co-auteur de l’étude.
Les chercheurs ont ensuite mobilisé une
cytométrie de flux spectrale à haute dimensionnalité afin de caractériser
finement les sous-populations monocytaires. Cinq types d’expérimentations
distincts chez la souris ont confirmé la robustesse du phénomène observé.
Les analyses montrent qu’un sous-groupe
de monocytes migre vers les tissus lésés et libère « une molécule faisant taire
les neurones sensibles à la douleur », selon Geoffroy Laumet.
L’influence hormonale a été testée par
modulation des hormones sexuelles mâles : le blocage de la testostérone inverse
le profil d’activation monocytaires et atténue la production d’IL-10.
En parallèle, une collaboration avec la
professeure Sarah Linnsteadt de l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill,
a permis d’évaluer des patients victimes d’accidents de la route. Les niveaux
circulants de monocytes producteurs d’IL-10 et d’IL-10 elle-même ont été
corrélés aux trajectoires de résolution de la douleur.
Les résultats convergent entre modèles
murins et humains. Les mâles présentent un nombre plus élevé de monocytes
producteurs d’IL-10 actifs, associé à une décroissance plus rapide de la
douleur après traumatisme. À l’inverse, chez les femelles, l’activité
monocytaires réduite s’accompagne d’une persistance prolongée des symptômes
douloureux.
La testostérone en modulateur
La testostérone apparaît comme un facteur
clé, « favorisant la production par ces globules blancs de la molécule qui
calme les neurones », précise le professeur Laumet. « Cette étude montre que la
résolution de la douleur n’est pas un processus passif », souligne-t-il. «
C’est un processus actif, piloté par le système immunitaire. »
Ces données déplacent le focus de la
recherche : au-delà des mécanismes d’initiation nociceptive, la dynamique de
résolution immuno-neuronale devient un déterminant central de la
chronicisation.
Pour Elora Midavaine de l’Université de
Californie, cette découverte comble « une lacune importante » : « si les
différences entre les sexes en matière de douleur sont bien documentées », les
mécanismes sous-jacents demeuraient « mal compris ».
L’identification d’un axe monocytes -
IL-10 - neurones sensoriels modulé par les hormones sexuelles apporte un
fondement biologique aux différences sexuées de persistance douloureuse. « Il
existe des raisons biologiques réelles pour lesquelles les femmes souffrent de
douleurs prolongées », insiste Geoffroy Laumet.
Repenser la médecine de la douleur
Ces résultats ouvrent la voie à des
stratégies thérapeutiques visant non plus uniquement le blocage des signaux
nociceptifs, mais l’activation de voies endogènes de résolution. « Les futurs
chercheurs pourront s’appuyer sur ces travaux », conclut-il. « Cela ouvre de
nouvelles perspectives pour des thérapies non opioïdes visant à prévenir la
douleur chronique avant qu’elle ne s’installe. »
À plus long terme, cette approche
pourrait contribuer à repenser la médecine de la douleur sous l’angle du
dimorphisme immunitaire et hormonal, et à intégrer plus systématiquement la
variable sexe dans la conception des essais cliniques et des stratégies
antalgiques.
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À propos de l'auteure – Elodie Vaz
Journaliste en
santé, diplômée du CFPJ en 2023
Élodie, explore
les empreintes que les maladies laissent sur les corps et, plus largement, sur
la vie humaine. Infirmière diplômée d’État en 2010, elle a passé douze ans
au chevet des patients avant de troquer son stéthoscope contre un carnet de notes.
Elle interroge depuis les liens qui unissent environnement et santé, convaincue
que la vitalité du vivant ne se résume pas à celle des Hommes.