Par Elodie Vaz |
Publié le 30 avril 2026 | 4 min de lecture
Longtemps décrite comme une pathologie de
la rigidité ventriculaire, l’insuffisance cardiaque à fraction d’éjection
préservée (ICFEp) pourrait, chez les patients souffrant d’obésité sévère,
relever d’un mécanisme distinct : une altération intrinsèque de la contraction
du muscle cardiaque. C’est ce que montre une étude menée par une équipe de
chercheurs de Johns Hopkins Medicine et publiée le 23 avril dans la revue Science.
Les travaux révèlent que les cellules musculaires cardiaques de ces patients
développent une faiblesse contractile marquée, partiellement réversible après
une perte de poids importante.
Une forme
fréquente et hétérogène d’insuffisance cardiaque
Aux États-Unis, environ 6,6 millions de
personnes souffrent d’insuffisance cardiaque, et près de la moitié présentent
une ICFEp, selon l’American College of Cardiology. Cette forme d’insuffisance
cardiaque est associée à un taux de mortalité à un an compris entre 20 et 29 %.
Dans l’ICFEp, la principale cavité de
pompage du cœur conserve une fraction d’éjection normale (environ 65 %) mais
devient plus rigide et se relâche plus lentement, compromettant son
remplissage. Historiquement, cette pathologie concernait surtout des patients
âgés présentant une hypertension chronique, un épaississement des parois
cardiaques avec fibrose, un diabète ou une insuffisance rénale.
Mais des recherches récentes montrent
qu’elle touche aussi fréquemment des patients obèses, en particulier ceux
atteints d’obésité sévère (IMC > 40 kg/m²), chez qui le pronostic est plus
défavorable.
« Il s’agit d’une avancée majeure dans la
compréhension d’une forme courante mais énigmatique d’insuffisance cardiaque
qui touche de manière disproportionnée les personnes souffrant d’obésité sévère
», déclare dans un communiqué de presse, le Dr David Kass, professeur de
cardiologie Abraham et Virginia Weiss à la faculté de médecine de l’université
Johns Hopkins et responsable de l’étude.
Explorer le
paradoxe d’une fraction d’éjection “préservée”
La fraction d’éjection mesure le
pourcentage de sang éjecté à chaque battement. Si cet indicateur semble normal
dans l’ICFEp, il ne renseigne pas nécessairement sur la fonction des myocytes
cardiaques.
« Cela pourrait être à l’origine du
paradoxe fondamental qui explique comment des patients souffrant d’insuffisance
cardiaque peuvent présenter des fractions d’éjection et des réponses aux
médicaments différentes, tout en manifestant des symptômes similaires »,
explique Vivek Jani, premier auteur de l’étude et candidat au double doctorat
en médecine à Johns Hopkins.
L’objectif des chercheurs était donc de
caractériser directement les propriétés mécaniques et moléculaires des cellules
musculaires cardiaques dans cette population.
Les chercheurs ont analysé de petits
fragments de muscle cardiaque prélevés chez 80 patients atteints d’ICFEp, sous
la supervision de Kavita Sharma, directrice du Centre ICFEp de Johns Hopkins
Medicine. Ces échantillons ont été comparés à des tissus cardiaques provenant
de donneurs d’organes sans insuffisance cardiaque et de patients atteints
d’insuffisance cardiaque avancée ayant bénéficié d’une transplantation.
Un algorithme informatique a permis de
classer les patients en deux sous-groupes selon les propriétés de leurs
cellules musculaires et leur indice de masse corporelle : un groupe avec un IMC
moyen de 43 kg/m² et un second avec un IMC moyen de 30 kg/m².
Les chercheurs ont ensuite mesuré la
réponse contractile des myocytes au calcium et à l’étirement, deux mécanismes
essentiels à la contraction. Ils ont aussi utilisé l’analyse aux rayons X pour
étudier la structure cristalline des protéines motrices, ainsi qu’une analyse
biochimique des protéines du sarcomère.
Une faiblesse
contractile spécifique à l’ICFEp associée à l’obésité sévère
Les cellules du groupe le plus obèse
présentaient une diminution marquée de leur force active et une relaxation plus
lente. En revanche, la rigidité cellulaire au repos, souvent considérée comme
une caractéristique typique de l’ICFEp, était davantage observée dans le groupe
moins obèse.
« Les myocytes de personnes atteintes
d'ICFEp et d'obésité sévère ressemblaient étonnamment à ceux de personnes
souffrant d'insuffisance cardiaque à fraction d'éjection réduite et qui
subissaient une transplantation cardiaque », explique le professeur Kass.
Les analyses structurales ont montré des
anomalies des protéines motrices dans le groupe le plus obèse. Chez les
personnes souffrant d’obésité sévère sans insuffisance cardiaque, ces anomalies
n’étaient pas observées.
Les chercheurs ont également identifié un
mécanisme moléculaire : une phosphorylation accrue de la troponine I, protéine
essentielle à la contraction et à la relaxation musculaire. Cette modification
chimique semblait, à elle seule, capable d’affaiblir la contraction.
Une amélioration
après perte de poids
Dans un sous-groupe de 16 patients
présentant un IMC initial moyen de 39 kg/m², un traitement amaigrissant
(principalement à base d’inhibiteurs du GLP-1) a été suivi pendant une durée
médiane de 1,5 an.
Chez les patients ayant perdu le plus de
poids, les cellules musculaires cardiaques ont retrouvé une meilleure capacité
contractile. Ceux ayant perdu au moins 10 % de leur poids corporel ont présenté
une force musculaire maximale proche de la normale.
« L’insuffisance cardiaque à fraction
d’éjection préservée a longtemps été considérée comme un problème de rigidité
», souligne Pr Kass. « Notre étude révèle un tableau différent chez les
patients souffrant d’obésité sévère : le muscle lui-même peut être plus faible,
en raison d’une modification chimique spécifique d’une protéine de contraction,
ce qui ouvre la voie à des traitements ciblés. »
Vers de nouvelles
approches thérapeutiques
Au vu de ces résultats, les auteurs
appellent à la prudence dans l’usage de certains traitements comme le
mavacamten ou l’aficamten, utilisés dans la cardiomyopathie hypertrophique, car
ils pourraient aggraver la faiblesse contractile chez ces patients.
« Ces travaux ouvrent la voie à des
thérapies potentielles », conclut Vivek Jani. « Ils visent à favoriser une
perte de poids sûre et durable chez les patients et à développer des
médicaments capables d’inverser la modification moléculaire que nous avons
identifiée dans les protéines du sarcomère. »
Cette étude contribue à redéfinir l’ICFEp
liée à l’obésité sévère comme un sous-type biologique distinct, dans lequel la
restauration de la contractilité myocardique pourrait devenir un objectif
thérapeutique central.
À lire également : La
solitude, un facteur émergent dans la valvulopathie dégénérative
À propos de l'auteure – Elodie Vaz
Journaliste en santé, diplômée du CFPJ en
2023
Élodie, explore les empreintes que les
maladies laissent sur les corps et, plus largement, sur la vie
humaine. Infirmière diplômée d’État en 2010, elle a passé douze ans au
chevet des patients avant de troquer son stéthoscope contre un carnet de notes.
Elle interroge depuis les liens qui unissent environnement et santé, convaincue
que la vitalité du vivant ne se résume pas à celle des Hommes.