Par Elodie Vaz | Publié le 25 mars 2026 | 4 min de lectureLe cancer colorectal demeure un enjeu
majeur de santé publique. Aux États-Unis, plus de 154 000 nouveaux cas sont
recensés chaque année, ce qui en fait le troisième cancer le plus fréquent et
la deuxième cause de mortalité par cancer. Cette lourde charge s’explique en
grande partie par un diagnostic souvent tardif, lorsque la maladie est déjà
avancée.
Parallèlement, une augmentation préoccupante de l’incidence chez les
populations plus jeunes renforce la nécessité de repenser les stratégies de
détection précoce.
Détecter
l’invisible
Dans ce contexte, une étude publiée le 17
mars dans le Journal of Epidemiology & Community Health, explore une
approche innovante : la surveillance des eaux usées comme outil d’alerte
précoce du cancer colorectal. Un suspect idéal intrigue les chercheurs. Son nom
: l’ARN, CDH1, un biomarqueur associé à la maladie. En clair, l’idée est de
déterminer si les signaux biologiques présents dans les rejets humains
pourraient refléter l’état de santé d’une population à l’échelle communautaire.
Une méthodologie
à l’échelle des territoires
Pour tester cette hypothèse, les
chercheurs ont analysé les données de patients traités entre 2021 et 2023 dans
un centre de soins tertiaires du comté de Jefferson (Kentucky) aux Etats-Unis.
Ils ont identifié des zones à forte incidence (définies par plus de quatre cas
dans un rayon de 800 mètres) puis les ont comparées à une zone témoin sans cas
recensé.
Des échantillons d’eaux usées (175 ml)
ont été prélevés dans quatre bassins versants à trois moments de la journée.
Les analyses ont ciblé deux marqueurs. Le CDH1, associé au cancer, et le GAPDH,
utilisé comme témoin de l’activité cellulaire générale. Les ratios entre ces
deux biomarqueurs ont ensuite été comparés entre les différentes zones.
Des signaux
biologiques corrélés aux zones à risque
Les résultats montrent que tous les
échantillons contiennent des niveaux détectables des deux marqueurs. Toutefois,
les ratios CDH1/GAPDH varient selon les zones : 20 pour le groupe le plus
touché, contre 2,2 et 4 pour les deux autres zones à forte incidence, et 2,6
pour la zone témoin.
Cette variabilité semble cohérente avec
la distribution des cas cliniques. Le groupe présentant le ratio le plus élevé
comptait également une proportion plus importante de patients suivis pour
cancer colorectal. Les chercheurs notent cependant que certains biais
subsistent, notamment la possibilité que des résidents de la zone témoin aient
été traités ailleurs.
Des limites mais
un potentiel prometteur
Les auteurs insistent sur le caractère
exploratoire de leurs travaux. Plusieurs inconnues demeurent, notamment le lien
précis entre les niveaux de CDH1 dans les eaux usées et les cas réels —
diagnostiqués ou non — de cancer colorectal. La taille réduite de l’échantillon
et son périmètre géographique limité appellent également à la prudence.
Néanmoins, « la tendance récente à
l’augmentation de l’incidence du cancer colorectal chez les jeunes souligne la
nécessité d’améliorer les approches de santé publique. Si les méthodes de
dépistage existantes, comme la coloscopie et les tests de selles, restent
efficaces, leur dépendance à l’égard de l’adhésion individuelle pose problème,
notamment dans les communautés confrontées à des obstacles structurels et
sociaux en matière de santé », précisent les auteurs de l’étude dans un
communiqué de presse.
Vers une
épidémiologie des égouts ?
Au-delà des limites, l’étude ouvre des
perspectives inédites. « La détection de marqueurs élevés (de cancer
colorectal) dans des zones communautaires plus larges, avant que l'incidence
élevée ne soit enregistrée par les centres de soins tertiaires ou les registres
d'État du cancer, pourrait aider à cibler les zones pour un dépistage
communautaire pratique et rentable », avancent les chercheurs.
« Cette approche pourrait permettre un
diagnostic précoce tout en identifiant les régions où la probabilité de
détection des cas est plus faible, permettant ainsi d'alerter les cliniciens en
temps opportun. »
À terme, la surveillance des eaux usées
pourrait compléter les dispositifs existants, en offrant une vision
populationnelle indépendante des comportements individuels de dépistage. Une
approche déjà éprouvée pour les maladies infectieuses, et qui pourrait
désormais s’étendre aux pathologies chroniques.
Si des validations à grande échelle sont
encore nécessaires, cette stratégie esquisse une transformation du dépistage :
passer d’une médecine réactive, centrée sur l’individu, à une veille
collective, anticipatrice et territorialisée. Dans un contexte de pression
croissante sur les systèmes de santé, l’épidémiologie des eaux usées pourrait
ainsi devenir un outil clé pour détecter plus tôt et mieux les maladies
silencieuses.
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À propos de l'auteure – Elodie Vaz
Journaliste en santé, diplômée du
CFPJ en 2023
Élodie, explore les empreintes que les maladies laissent sur les corps et,
plus largement, sur la vie humaine. Infirmière diplômée d’État en 2010,
elle a passé douze ans au chevet des patients avant de troquer son stéthoscope
contre un carnet de notes. Elle interroge depuis les liens qui unissent
environnement et santé, convaincue que la vitalité du vivant ne se résume pas à
celle des Hommes.