Par Elodie Vaz |
Publié le 4 mai 2026 | 4 min de lecture
Dans la plupart des cancers, toutes les
cellules tumorales ne prolifèrent pas activement. Une fraction entre en
sénescence, un état d’arrêt durable de la division cellulaire. Souvent
qualifiées de cellules « zombies », ces cellules restent métaboliquement
actives sans se multiplier. Longtemps perçue comme bénéfique, la sénescence
constitue en effet l’un des mécanismes par lesquels la chimiothérapie freine la
croissance tumorale.
Mais ce statut protecteur a son revers.
Les cellules sénescentes sécrètent un ensemble de molécules pro-inflammatoires
et pro-tumorales capables de remodeler leur microenvironnement. Elles
favorisent ainsi la prolifération des cellules voisines, les métastases et le
recrutement de cellules immunitaires délétères. Elles sont également impliquées
dans des pathologies liées à l’âge, comme la fibrose.
« La sénescence a longtemps été
considérée comme un phénomène positif, car les cellules sénescentes ne
prolifèrent pas, contrairement à la caractéristique principale du cancer »,
rappelle dans un communiqué de presse, Mariantonietta D’Ambrosio, chercheuse
postdoctorale au Laboratoire des sciences médicales (LMS) du MRC et première
auteure de l’étude publiée le 24 avril dans Nature Cell Biology. «
Cependant, avec le temps, les cellules sénescentes présentent aussi un aspect
négatif. »
Identifier une
nouvelle vulnérabilité thérapeutique
Face à ce constat, des chercheurs du LMS
et de l’Imperial College London cherchent donc à identifier des molécules
capables d’éliminer sélectivement ces cellules sénescentes, dites sénolytiques.
Leur stratégie repose sur une faiblesse
récemment décrite : la sensibilité accrue des cellules sénescentes à la
ferroptose, une forme de mort cellulaire déclenchée par l’accumulation de fer
et d’espèces réactives de l’oxygène.
« Des études récentes ont mis en évidence
cette prédisposition des cellules sénescentes à la ferroptose, mais il s’agit
d’une nouvelle vulnérabilité liée à la sénescence. Cela nous offre une
opportunité à exploiter », souligne Mariantonietta D’Ambrosio.
La glutathion peroxydase 4 : une cible
Pour exploiter cette faille, les
chercheurs ont mené un criblage pharmacologique à grande échelle. En
collaboration avec le département de chimie médicinale d’Imperial College
London, ils se sont intéressés à une classe de molécules appelées « composés covalents
», capables de se lier durablement à leur cible protéique et d’inhiber des
protéines jusqu’alors considérées comme difficilement « druggables ».
Au total, 10 000 composés covalents ont
été testés sur des cellules sénescentes et des cellules normales. L’objectif :
identifier les molécules détruisant préférentiellement les premières.
Quatre candidats prometteurs ont émergé.
Trois d’entre eux ciblaient une même protéine : la glutathion peroxydase 4
(GPX4).
Cette enzyme protège les cellules contre
la ferroptose. Or les cellules sénescentes, soumises à des concentrations
élevées de fer et à un stress oxydatif important, surexpriment GPX4 pour
survivre. En inhibant cette protection, les composés identifiés rendent la
ferroptose inévitable.
Les chercheurs comparent ce mécanisme à
la prise préventive d’un antidouleur pour continuer à courir avec une entorse.
Le danger persiste, mais les symptômes sont masqués. Retirer l’analgésique
révèle brutalement la fragilité.
L’équipe a ensuite évalué ces molécules
dans trois modèles murins distincts de cancer. Dans chaque cas, l’élimination
des cellules sénescentes s’est traduite par une réduction de la taille tumorale
et une amélioration de la survie.
« Chez des souris modèles, nous avons
observé que ces médicaments réduisaient la taille des tumeurs et amélioraient
la survie », explique le professeur Jesus Gil, auteur principal de l’étude et
responsable du groupe Sénescence au LMS.
Les chercheurs cherchent désormais à
mieux comprendre l’impact immunologique de cette stratégie. « Cette
amélioration stimule-t-elle également les cellules immunitaires bénéfiques
(lymphocytes T, cellules NK) qui contribuent à détruire la tumeur ? », interroge-t-il.
Une voie
complémentaire à la chimiothérapie et à l’immunothérapie
Au-delà de la preuve de concept, cette
étude ouvre la voie à une médecine plus personnalisée. Les patients dont les
tumeurs surexpriment GPX4, notamment après chimiothérapie, pourraient être de
bons candidats à une association thérapeutique.
« Cibler la sénescence représente une
formidable opportunité pour les traitements du cancer et pourrait, à terme,
jouer un rôle de soutien en complément de la chimiothérapie et de
l’immunothérapie », conclut Mariantonietta D’Ambrosio.
Reste désormais à confirmer ces résultats
chez l’humain et à identifier les tumeurs les plus susceptibles de bénéficier
de cette approche, à l’interface entre oncologie et biologie du vieillissement.
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À propos de l'auteure – Elodie Vaz
Journaliste en santé, diplômée du CFPJ en
2023
Élodie, explore les empreintes que les maladies
laissent sur les corps et, plus largement, sur la vie humaine. Infirmière
diplômée d’État en 2010, elle a passé douze ans au chevet des patients avant de
troquer son stéthoscope contre un carnet de notes. Elle interroge depuis les
liens qui unissent environnement et santé, convaincue que la vitalité du vivant
ne se résume pas à celle des Hommes.