Par Elodie Vaz | Publié le 19 mars 2026 | 3 min de lectureDepuis plus d’un demi-siècle, l’enzyme
cancérigène SRC occupe une place centrale dans la recherche en oncologie.
Identifiée dans les années 1970 comme le premier oncogène par J. Michael Bishop
et Harold Varmus, cette découverte – récompensée par le prix Nobel en 1989 – a
profondément transformé la compréhension génétique du cancer. SRC code une
enzyme impliquée dans la transmission de signaux intracellulaires favorisant la
prolifération tumorale.
Jusqu’à récemment, les chercheurs
pensaient que cette protéine restait confinée à l’intérieur des cellules
cancéreuses, la rendant difficilement accessible aux approches
immunothérapeutiques.
Une étude menée à l’Université de
Californie à San Francisco (UCSF), et publiée le 12 mars dans Science, remet en
cause ce paradigme. Les chercheurs montrent que SRC peut apparaître à la
surface de nombreuses cellules tumorales, ouvrant la voie à une nouvelle
stratégie thérapeutique ciblée.
Identifier une
cible accessible aux anticorps
L’équipe dirigée par Jim Wells cherchait
à comprendre si certaines protéines considérées comme intracellulaires
pouvaient, dans des conditions particulières, devenir accessibles à des
médicaments à base d’anticorps. « Personne n’avait pensé à le chercher à
l’extérieur », explique le chercheur dans un communiqué de presse. « Notre
découverte nous permet de tester des immunothérapies éprouvées sur cette
nouvelle cible tumorale. »
Les scientifiques se sont
particulièrement intéressés au comportement des cellules tumorales en division
rapide, connues pour produire d’importantes quantités de déchets moléculaires.
Une exploration
du trafic intracellulaire de SRC
Pour comprendre comment SRC pourrait
atteindre la surface cellulaire, les chercheurs ont suivi la protéine dans des
cellules cancéreuses cultivées in vitro.
Dans les cellules saines, les déchets
sont normalement stockés dans des vésicules puis recyclés par des systèmes de
dégradation. Mais dans les tumeurs à croissance rapide, ces mécanismes sont
saturés. Les vésicules remplies de déchets fusionnent alors avec la membrane
plasmique et expulsent leur contenu vers l’extérieur.
Les observations ont révélé que SRC
pouvait être entraînée dans ce processus d’élimination. « Nous avons constaté
que le SRC était projeté sur la membrane externe, où il restait exposé comme un
drapeau rouge », explique dans un communiqué Corleone Delaveris, premier auteur
de l’étude.
Une cible
présente sur de nombreuses tumeurs
Les analyses menées sur des échantillons
tumoraux humains ont confirmé la présence de SRC à la surface de cellules
cancéreuses de la vessie, tandis qu’elle était absente des tissus vésicaux
sains et des cellules immunitaires. Cette spécificité suggère qu’elle pourrait
constituer une cible pertinente pour orienter des anticorps thérapeutiques vers
les cellules tumorales.
Les chercheurs ont ensuite testé
plusieurs approches précliniques. En collaboration avec Michael Evans,
spécialiste en radiologie à l’UCSF, l’équipe a développé des anticorps
radioactifs dirigés contre SRC et les a évalués chez des souris porteuses de tumeurs
humaines. Les anticorps se sont accumulés dans les cellules cancéreuses et ont
contribué à réduire la taille des tumeurs.
D’autres anticorps ont également été
conçus pour recruter le système immunitaire et favoriser la destruction des
cellules tumorales. Selon les chercheurs, cette cible pourrait concerner près
de la moitié des tumeurs, notamment celles du sein, du côlon, du pancréas et de
la vessie.
Vers de nouvelles
stratégies d’immunothérapie
Ces résultats suggèrent que
l’accumulation de déchets moléculaires dans les tumeurs peut exposer à leur
surface des protéines habituellement invisibles pour les traitements. Exploiter
ces « déchets » pourrait ainsi offrir un nouveau réservoir de cibles thérapeutiques.
L’UCSF a déjà accordé une licence pour
ces anticorps à la société Inversion Therapeutics afin d’explorer leur
développement clinique. « Nous sommes allés de la découverte jusqu’au
développement de deux thérapies précliniques ciblant SRC, et elles ont fonctionné
», souligne Jim Wells. « C’est vraiment passionnant. »
À plus long terme, cette approche
pourrait encourager les chercheurs à revisiter d’autres protéines considérées
comme strictement intracellulaires. Si ces « déchets moléculaires » se révèlent
fréquemment exposés à la surface des cellules cancéreuses, ils pourraient
constituer une nouvelle génération de cibles pour les immunothérapies
anticancéreuses.
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À propos de l'auteure – Elodie Vaz
Journaliste en santé, diplômée du CFPJ en 2023
Élodie, explore les empreintes que les maladies laissent sur les corps et, plus largement, sur la vie humaine. Infirmière diplômée d’État en 2010, elle a passé douze ans au chevet des patients avant de troquer son stéthoscope contre un carnet de notes. Elle interroge depuis les liens qui unissent environnement et santé, convaincue que la vitalité du vivant ne se résume pas à celle des Hommes.