Protéger les données, oui. Écarter les plus fragiles de l'accès aux soins, non.

Pr. Antoine PIAU
Professeur en gériatrie
Vice-président de l'ANS
Comité scientifique · Bien vieillir & autonomie
La Semaine Bleue nous invite à « relier tous les âges dans des territoires engagés ». Belle occasion de poser une question qui fâche : pourquoi tant d'innovations prometteuses pour nos aînés ne dépassent-elles que rarement le stade de l'expérimentation ? Le télésuivi permet aujourd'hui de repérer une fragilité avant la chute, l'intelligence artificielle peut alléger les tâches administratives des soignants ou aider à adapter un accompagnement en temps réel, les technologies de communication pourraient donner accès à une prise en charge spécialisée à une population géographiquement ou socialement éloignée du soin. Et pourtant, ces solutions peinent à se déployer. Une des causes : notre façon d'aborder la protection des données, essentielle dans son principe, mais qui manque de finesse dans son application. Un exemple parlant : partout en France, médecins, infirmiers, pharmaciens et professionnels de santé d'un même territoire s'organisent désormais en collectifs — les « communautés professionnelles territoriales de santé » ou CPTS — pour mener ensemble des missions de prévention : repérer les personnes âgées isolées, organiser le dépistage, etc. Mais on leur confie ces missions sans leur donner accès aux données qui leur permettraient de les mener à bien. Par exemple, la liste des patients en recherche de médecin traitant sur un territoire, pourtant à disposition de l'assurance maladie. C'est demander aux pompiers d'éteindre l'incendie sans leur dire où il brûle. Car protéger, ce n'est pas seulement éviter un risque ; c'est aussi mesurer le bénéfice perdu si l'on continue de ne rien faire. Quand on renonce à un outil qui aurait détecté une dénutrition ou rompu un isolement pour se rassurer face à un risque théorique de fuite de données, qui paie le prix de cette prudence ? Les plus fragiles, précisément ceux qui en avaient le plus besoin. Cette perte de soins, on sait la mesurer : en décès, en perte d'années de vie en bonne santé, en handicap évitable. On nous demandera des comptes : pourquoi n'avez-vous pas agi alors que vous aviez tout en main pour le faire ? Ne confondons pas non plus la sécurité des bases de données — véritables cibles des attaques, qui exigent des protections techniques fortes — et la multiplication d'obstacles pour l'usager, qui écarte les plus vulnérables. Soyons mesurés et prudents, mais en mettant tous les risques dans la balance, pas seulement les plus visibles et médiatiques. Bien vieillir à l'ère numérique exigera cette maturité : sécuriser sans exclure, protéger sans priver.
